Venezuela : les origines de la crise

Au Venezuela, un véritable bras de fer se joue actuellement entre le président Nicolas Maduro, au pouvoir depuis 2013, et ses opposants. La crise d’ampleur que traverse le pays depuis plusieurs mois promet d’arriver à un nouveau tournant sous peu de temps, puisque Maduro a décidé, fin janvier, d’avancer au mois d’avril l’élection présidentielle prévue à la fin de l’année. Un scrutin qui, s’il peut raviver les tensions, ne devrait en revanche pas calmer la situation, puisque la coalition des partis d’opposition sera exclue du vote. Pour Pépédéa, c’est l’occasion de tout reprendre depuis le début !

par Etienne Morisseau 

Le président Nicolas Maduro tient un portrait de son prédécesseur Hugo Chavez / Wikimédia

  • Quelle est la situation ?

Nicolas Maduro a succédé à Hugo Chavez, président emblématique du Venezuela décédé en 2013. Le nouveau président a tenté de perpétuer le « chavisme », doctrine laissée par son prédécesseur, mais l’opposition, face à cet héritage imposé, crie à la dictature et encourage la population à sortir dans les rues. Depuis fin 2015, des manifestations souvent violentes éclatent fréquemment pour protester contre le président, le tout sur fond d’une crise économique sans précédent. Le FMI prévoit une inflation de 2300% pour 2018, la plupart des habitants ne peuvent plus rien acheter dans le pays et les pillages de supermarchés se multiplient. Nicolas Maduro a demandé à ce que le prix des denrées diminue et a augmenté le salaire minimum de 40% au 1er janvier 2018 pour tenter de compenser cette catastrophe économique.

Le Venezuela est actuellement divisé en deux, entre ceux qui croient en Nicolas Maduro et ceux qui réclament sa destitution. Pour comprendre le marasme actuel, il faut remonter à la mise en place du chavisme dans les années 1990, qui continue d’avoir des répercussions aujourd’hui.

D’où vient le « chavisme » ?

En 1989, les mesures de libéralisation économique prises par le gouvernement du président Carlos Andrés Pérez mécontentent la population. Après l’augmentation de 30% des tarifs des transports et de 83% du prix de l’essence, des manifestations éclatent dans les banlieues de la capitale, Caracas.  La loi martiale est rapidement décrétée et l’armée se voit chargée d’écraser la révolte, tuant de nombreux manifestants. Cet épisode sanglant, connu sous le nom de Caracazo, aurait fait jusqu’à 3000 victimes.

Le commandant Hugo Chávez, à la tête du groupe révolutionnaire MBR-200,  (mouvement révolutionnaire bolivarien) désapprouve la réaction du gouvernement et accuse Pérez de mener une politique creusant les inégalités entre riches et pauvres dans le pays. Le groupe tente alors deux coups d’état qui échoueront, en février et novembre 1992. Chávez sera envoyé en prison où il restera durant deux années, avant d’être amnistié par le président entrant Rafael Caldera. Malgré son échec, cet acte de rébellion lui apporta un important soutien de la part des classes populaires, ce qui le motivera à abandonner la voie des armes et à transformer le MBR-200 en parti politique, le MVR : Mouvement Cinquième République.

Quelles sont les grandes lignes de la présidence d’Hugo Chávez ?

En 1998 et pour la première fois depuis 40 ans, aucun des deux partis majeurs au Venezuela n’est au pouvoir.  C’est Hugo Chávez qui est élu président, avec 56.5% des voix contre 39.5%. Le comandante (« commandant » en VF) dénonce la corruption de la caste politique et veut mener une révolution bolivarienne. Le bolivarisme fait référence à Simón Bolívar, le libertador (en français « le libérateur »), symbole de l’émancipation de l’Amérique du Sud du pouvoir colonial espagnol au XIXème siècle.  Sous cet étendard, Hugo Chávez prône notamment l’indépendance nationale, la justice sociale et l’égalité des droits.

Selon Chávez, la révolution bolivarienne ne pourra débuter qu’après l’adoption d’une nouvelle constitution, rédigée par une assemblée constituante. La « Constitución Bolivariana » affirmera de nouveaux droits fondamentaux, économiques, sociaux et culturels, pour tous les Vénézuéliens et Vénézuéliennes, y compris les minorités, notamment indigènes. Elle est validée par référendum populaire en décembre 1999 avec 72% de oui pour cette nouvelle constitution. La participation était, elle, de 44%.

Cette constitution augmente les pouvoirs présidentiels, en autorisant la réélection immédiate d’un président pour un deuxième mandat, qui passe d’ailleurs de 5 à 6 ans. Elle confie également au président la charge des militaires : c’est lui qui, désormais, offre les promotions au sein de l’armée. La nouvelle constitution leur donne également le droit de vote, une mesure vivement critiquée par l’opposition qui reproche à Chávez de contrôler ainsi le vote des soldats. Un dernier changement, bien qu’essentiellement symbolique, est à noter : le pays est renommé « République bolivarienne du Venezuela ».

Chávez a-t-il réussi sa révolution ?

Pour mener à bien sa révolution, Hugo Chávez peut compter sur un atout économique exceptionnel : le territoire possède la plus grande réserve de pétrole au monde, devant l’Arabie saoudite. Estimée à 300 milliards de barils, soit 18% des réserves mondiales, cette réserve de pétrole est une véritable manne financière pour le Venezuela. Les bénéfices permettent au nouveau gouvernement de développer la politique sociale du pays, au travers de programmes appelés misiones.

En dix ans, Hugo Chavez a fait diminuer la pauvreté de moitié, et l’extrême pauvreté de deux tiers. Plus d’un million de logements sociaux ont été créés et des milliers de propriétés communales ont été  redistribuées aux autochtones. L’accès aux soins est devenu gratuit et des milliers de cliniques de santé sont apparues dans les zones rurales, provoquant une forte diminution de la mortalité infantile. Le Venezuela a également observé une hausse importante de la scolarisation, au point que l’ONU a déclaré le pays « libéré de l’analphabétisme » en 2005. Enfin, la création de stations de radio et de télévisions communautaires a entraîné l’émergence de nombreux médias citoyens. Ces misiones amélioreront considérablement les conditions de vie des couches populaires, assurant par là même une foule de partisans à la cause chaviste.

La situation du Venezuela s’est donc clairement améliorée grâce au chavisme ?

Oui et non, tout n’est pas rose dans cette utopie socialiste. Depuis le milieu des années 2000, le Venezuela se transforme peu à peu en plaque-tournante du trafic de cocaïne. A la même époque s’ajoute à cela une hausse de la violence qui place le Venezuela en deuxième position des pays les plus dangereux au monde. La politique sociale du gouvernement est également critiquée par l’opposition, qui pointe du doigt les effets à long-terme des misiones dans la lutte contre la pauvreté.  Enfin, alors que le gouvernement promettait de faire la chasse aux officiels corrompus, il s’avère qu’il serait lui-même corrompu. Ainsi en 2002, l’opposition mène un coup d’Etat. Celui-ci verra Pedro Carmona, président du syndicat patronal Fedecamaras, placé à la tête du pays durant 47 heures, avant qu’une vague de contestation populaire ne redonne les rênes à Chávez. A la suite de ce putsch avorté, le régime se durcit avec une tendance à l’autoritarisme et à la manipulation du pouvoir judiciaire.

Ce coup d’Etat, Chávez est convaincu que ce sont les Etats-Unis qui ont aidé l’opposition néo-libérale à l’orchestrer. Il est clair que, depuis son élection, le comandante s’est avéré être une véritable épine dans le pied du géant américain. Il dénonce l’impérialisme d’un pays qu’il considère comme la figure diabolique du capitalisme, une doctrine qui selon Chávez, « mènera l’humanité à sa perte« . Il souhaite soustraire les autres pays d’Amérique du sud à son influence. Très proche de son camarade révolutionnaire Fidel  Castro à Cuba, le Venezuela investira substantiellement dans l’économie de l’île, en échange de l’envoi de milliers de médecins cubains sur le continent. Il proposera également le Petro Caribe, un accord de distribution du pétrole à tarifs préférentiels, aux pays des Caraïbes. Avec l’Alliance Bolivarienne, ces accords viennent s’opposer à la création  d’une zone de libre-échange avec les États-Unis, afin que le pétrole, « ancien outil de domination », devienne « un instrument de libération » pour le Venezuela et ses voisins. Jusqu’à sa mort en 2013, Hugo Chávez restera un symbole de la résistance des pays d’Amérique du sud face à l’impérialisme de son voisin du nord.

Maduro au pouvoir, qu’est ce que ça change ?

L’arrivée de Maduro au pouvoir ne fait pas l’unanimité dans le pays. Chaviste historique désigné par Hugo Chavez pour prendre sa suite, il est élu de justesse avec 50,66% des voix, ce qui, dès le départ, nuit à sa popularité.  L’appel de Chávez à voter pour Nicolás Maduro a révolté l’opposition, qui qualifie le gouvernement de « monarchie ». De plus, si Maduro s’affaire à poursuivre la révolution bolivarienne, celui-ci ne fait pas preuve du même charisme que le comandante, désenchantant les partisans de la cause chaviste et divisant les forces au sein même du parti.  Dans le même temps, la corruption reste un fléau, l’évasion fiscale a, au fil des années, fragilisé l’économie du pays, et la chute des cours du pétrole en 2016 lui a assené le coup de grâce.

La MUD, la coalition des partis d’opposition, accuse le nouveau président Nicolás Maduro de ne pas avoir anticipé ni réagi à temps à cette chute du prix du baril. Maduro de son côté, accuse l’opposition et ses alliés de lui livrer une guerre économique, à la manière du Paro Petrolero qui suivit le coup d’état raté de 2002. Cette grève du secteur privé et du PDVSA, l’entreprise d’Etat responsable de l’extraction du pétrole, avait amputé près de 15% du PIB du pays en un trimestre, dans le but de voir la chute du président Chávez.

Des accusations se font également entendre à l’encontre de Washington. Les relations avec Caracas n’ont fait que se détériorer depuis la mort de Chávez, jusqu’à une action militaire envisagée par Donald Trump. Certains y voient la marque d’une stratégie de la part du géant capitaliste, inquiet de voir émerger un Etat socialiste clairement opposé à son impérialisme, qui souhaite reprendre le contrôle d’un marché pétrolier vital pour son économie. En effet, là où l’or noir du Golfe met 3 semaines à parvenir aux côtes américaines, celui du Venezuela est acheminé en à peine 3 jours.

Que ce soit l’œuvre d’un sabotage ou d’un manque de diversification de l’économie sous Chávez, les répercussions de cette crise sont maintenant bien visibles. Le taux d’inflation atteignait 652% début 2017, provoquant une hausse des prix qui fit repartir en hausse le taux de pauvreté. Depuis 2013, des pénuries alimentaires (huile, œufs, lait, farine…), de biens de première nécessité et de près de 90% des médicaments essentiels se sont déclarées dans le pays. Le Venezuela doit également faire face à une dette extérieure de 125 milliards de dollars, endetté notamment auprès de la Chine. Finalement, soumis à un embargo des Etats-Unis ainsi qu’à des sanctions économiques de la part de l’Union Européenne, le pays risque chaque jour un peu plus de tomber dans le défaut de paiement.

Que se passe-t-il concrètement dans le pays ?

Là où le nom de Chávez rappelle la lutte contre les inégalités, celui de Maduro est associé à la crise économique et au durcissement des politiques de sécurité. Mais ce qui a fait de cette crise économique une véritable crise politique fut l’élection, en décembre 2015, de la MUD au Parlement vénézuélien: le parti de droite a remporté 99 sièges sur 167 (majorité) et s’est donc retrouvé à la tête du Parlement, une première depuis 16 ans.

Dès sa prise de fonction, le Parlement s’est donné six mois pour destituer le président. S’en est suivi un enchaînement de mesures et de contre-mesures des deux bords :

Dans les rues, le nombre de mouvements de protestation de l’opposition ne cesse d’augmenter, pour atteindre 56 manifestations quotidiennes entre avril et juillet 2017, selon l’Observatoire vénézuélien des conflits sociaux. Le rapport dénombre 163 morts, là où le gouvernement n’en reconnaît que 129. Si certains décès sont dus à la répression des forces de l’ordre, les violences de la part des manifestants, les débordements ou les pillages ont aussi fait des victimes. La situation est donc extrêmement tendue.

Deux visions des manifestations: 

Dernièrement, les chavistes ont remporté les élections régionales d’octobre (17 Etats sur 23), et les municipales de décembre (300 mairies sur 335). Les élections ont été vérifiées par une mission internationale d’accompagnement électoral. L’opposition réfute tout de même les résultats, criant à l’irrégularité. Le pays est radicalement divisé en deux, entre les pro et anti Maduro. Pour les chavistes, tous les problèmes du Venezuela proviennent des vestiges de l’ancienne quatrième république et de ses partisans néo-libéraux, qui corrompent la révolution bolivarienne. Pour l’opposition, le dictateur Chávez est le seul responsable de la crise économique et politique dans laquelle est actuellement plongée le pays.

Certains observateurs parlent d’un risque de guerre civile. La seule solution qui permettrait de sortir de cette situation pacifiquement serait l’ouverture d’un dialogue entre le gouvernement et l’opposition. En avril, l’opposition avait refusé de s’asseoir autour d’une table des négociations à l’initiative du pape François, puis de l’Unasur (Union des Nations Sud Américaines). Les 1er et 2 décembre, puis une nouvelle fois le 15 décembre, les deux parties se sont finalement retrouvés en République Dominicaine, pour entamer les discussions. Si les tensions restent intenses, cette réunion marque peut-être le début d’une résolution pacifique de la crise au Venezuela.

Aller + loin
Interview du journaliste Maurice Lemoine sur RTS (juillet 2017)