Les Camerounais anglophones réclament leur indépendance

Début octobre, des manifestations pro-indépendance ont fait au moins 17 morts et de nombreux blessés au Cameroun. A Bamenda, les forces de l’ordre ont tiré à balles réelles pour disperser la foule. Cette ville est le chef-lieu de la région Nord-Ouest, une des deux régions anglophones du pays, en marge d’un pays majoritairement francophone. Ces territoires réclament leur indépendance mais le gouvernement du président camerounais Paul Biya voit d’un mauvais oeil ces demandes et répond de façon brutale aux manifestants. Ce sont des forces de l’ordre gouvernementales qui ont tiré sur la foule dimanche, et tué des manifestants. Malgré tout, la détermination de la population anglophone ne diminue pas, depuis trop longtemps ils ont le sentiment d’être marginalisés et négligés par le gouvernement central.

par Etienne Morisseau

Pourquoi les Camerounais anglophones veulent-ils leur indépendance ?

En 1961, après le départ des administrations anglaises et françaises qui s’étaient partagées le pays à la fin de la première guerre mondiale, les deux territoires décident de se réunir pour former la République fédérale du Cameroun.  En 1972, à la suite d’un referendum organisé par le président Ahidjo, la fédération camerounaise devient une république unie.
La minorité anglophone commence rapidement à se sentir marginalisée, mais c’est dix ans plus tard que leur situation va réellement commencer à changer.  Le président Paul Biya (actuellement toujours à la tête du pays), divise alors la région anglophone en deux parties : le Nord-Ouest et le Sud-Ouest. L’étoile du drapeau camerounais représentant cette partie du territoire est supprimée l’année suivante, alors qu’elle accueille au moins 20% de la population du pays.

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Dans cette région, les routes sont mauvaises, les industries inexistantes et la représentation politique trop faible. La langue creuse également un fossé non négligeable car le personnel des hôpitaux et des administrations est à majorité francophone. Ces dysfonctionnement sont la raison principale de l’éclatement de ce mouvement de contestation, il y a de cela un an.

Le 11 octobre 2016, les avocats anglophones ont démarré une grève de plusieurs mois pour réclamer la fin du Code Civil francophone dans leurs régions et la traduction en anglais de plusieurs textes de loi votés par l’assemblée. Ce mouvement provoque alors une répression musclée des forces de l’ordre, des avocats leader du mouvement sont notamment conduits en détention pour terrorisme et incitation à la sécession. Un mois plus tard, ce sont les enseignants qui rejoignent le mouvement, dénonçant « la francophonisation du système anglo-saxon d’éducation au Cameroun ».

Ça fait donc un an que ça dure ?

La tension entre les régions anglophones et Yaoundé, la capitale du Cameroun, n’a cessé de croître depuis un an. De janvier à avril 2017, la connexion internet a tout simplement été coupée dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, pour « empêcher les appels à la haine et la diffusion de fausses informations sur les réseaux sociaux », affirme le  gouvernement. Les contestataires sont, eux, certains qu’il s’agit d’un moyen d’éviter que le monde soit informé de la répression en cours.

Les arguments  du gouvernement sont repris par le Conseil National de Communication qui annonce le 20 janvier qu’il prendra des sanctions à l’encontre des entreprises diffusant des discours favorables au séparatisme. Ces mesures ont mené à l’interdiction d’émettre de plusieurs stations et chaînes de télévision. La radio RTS, a interrompu dimanche dernier, une émission sur le « bilan du 1er octobre » après 10 minutes d’antenne. Une interruption causée par un problème technique interne selon la direction.

Les arrestations sont également monnaie courante. Félix Agbor Nkongho, Paul Ayah Abine et Neba Fontem Aforteka’a, figures de proue de l’opposition, ont été incarcérés, ainsi que plusieurs dizaines de militants . Emprisonnés pour « terrorisme, crime, rébellion et délits d’opinion », certains risqueraient la peine de mort. En août, les trois leaders sont libérés, ce qui prouvent pour certains une volonté d’apaisement de la part du gouvernement. Pour d’autres, il s’agit un coup de publicité à l’approche des élections de 2018.

La population a trouvé un autre moyen de faire entendre sa voix : l’inaction. Depuis la grève des professeurs de novembre 2016, la majorité des enfants ne vont plus à l’école. Chaque lundi, Bamenda, la capitale du Nord-Ouest, devient une « ghost town ». Commerces et services publics restent fermés et les 500.000 habitants de la ville restent chez eux. Cette journée « ville morte » a été déclarée par le Cameroon Anglophone Civil Society Consortium (CACSC), la principale organisation défendant les intérêts de la population anglophone au Cameroun. Cependant, cette manifestation silencieuse fini aussi par avoir des effets négatifs sur la région, l’activité économique a baissée de 70% depuis le début de l’année. Le sentiment d’exaspération collectif a finalement mené aux manifestations du 1er octobre.

Que s’est-il passé le 1er octobre ?

Pour la date anniversaire de la naissance de la République fédérale du Cameroun, les deux camps s’attendaient à ce que la tension accumulée pendant un an éclate ce dimanche 1er octobre.
Les autorités s’étaient préparées. La veille, un triple barrage empêchait tout accès à Bamenda. L’interdiction de mobilité des hommes et des véhicules avait été décrétée dès le vendredi. L’accès internet a été perturbé tout le week-end et un couvre-feu fut mis en place. Enfin, près d’un millier d’hommes ont été déployés dans la région, y compris des soldats du BIR, l’unité d’élite de l’armée camerounaise, normalement chargée de combattre les forces du groupe terroriste Boko Haram au nord du pays.

Le dimanche, sur les réseaux sociaux, Sisiku Ayuk Tabe, un militant plutôt inconnu des Camerounais, se proclame président d’un nouvel Etat indépendant appelé Ambazonie, formé des deux régions anglophones. Pour soutenir cette déclaration, des manifestations éclatent dans plusieurs villes des deux régions, et sont réprimées par les forces de l’ordre. Des barricades de bois et de pneus sont élevées, des feux sont allumés, les grenades lacrymogènes et les balles fusent. Amnesty International dénombre au moins 17 victimes mais craint un nombre plus élevé. Les chiffres du REDHAC sont moins optimistes : ils annoncent qu’au moins 100 manifestants ont trouvé la mort, qu’au moins 50 blessés graves ont été hospitalisés et qu’environ 200 manifestants ont été arrêtés par les forces de l’ordre.
Le lendemain, quelques affrontements ont été rapportés, mais dans l’ensemble, le couvre-feu et le quadrillage de Bamenda par les soldats et les gendarmes ont étouffé la révolte.

AMBAZONIEDrapeau des territoires anglais du Cameroun, repris par l’Ambazonie comme drapeau officiel

Quelles ont été les réactions ?

John Fru Ndi, « chairman » du Social Democratic Front et figure historique de l’opposition, a déclaré au Monde que Paul Biya devrait être jugé pour « crimes contre l’humanité ». De son côté, le président a condamné tous les actes violences, quels qu’en soient les auteurs. mais Yaoundé a tout de même déclaré que les forces de l’ordre avaient agi en état de légitime défense.
Avec son habituelle modération, la communauté internationale s’est également exprimée sur ces événements. La France se dit « préoccupée par les incidents » et appelle à la retenue, tout comme l’Union Européenne, Africaine et l’ONU. Un peu plus virulente, l’administration américaine demande au gouvernement camerounais de faire « respecter les droits de l’Homme et la liberté d’expression » et d’ouvrir le dialogue pour trouver une solution « pacifique et durable ».

Le calme est-il revenu au lendemain du 1er octobre ?

Non, pas vraiment. Dans les mouvements de grèves initiaux, la plupart des leaders anglophones étaient en faveur d’un retour au fédéralisme et fermement opposés à la sécession. Mais l’incarcération en janvier de ses chefs de file, Félix Agbor Nkongho et Neba Fontem Aforteka’a, a laissé le champ libre à la diffusion des discours indépendantistes. Le rapport « Cameroun : la crise anglophone à la croisée des chemins » de l’International Crisis Group (ICG) souligne la multiplication de groupuscules sécessionnistes depuis cette date, et les événements du 1er octobre n’ont rien arrangé. Si la non-violence demeure le courant majoritaire, certains collectifs appellent à la lutte armée.

Des tutoriels de création de cocktails Molotov circulent sur internet et des cas de bastonnades, d’intimidations et d’incendies volontaires ont été rapportés. Selon le rapport de l’ICG : « la résolution durable du problème anglophone passe par un apaisement de la situation et le rétablissement de la confiance entre gouvernement et acteurs anglophones ».

Malheureusement, la réaction de Yaoundé à la suite des événements du 1er octobre ne va pas dans ce sens. Issa Tchiroma Bakary, porte-parole du gouvernement, continue de soutenir que les événements du 1er octobre n’ont fait que 8 morts et  a prévenu les médias qu’ils n’auraient plus le droit de donner la parole aux partisans de l’indépendantisme. Quoi qu’il en soit, l’ICG précise dans son rapport que « sans pression internationale, les chances que ces mesures soient mises en œuvre sont actuellement limitées ».