La liberté de la presse recule jusque dans les démocraties

Interview de Virginie Dangles, rédactrice en chef de Reporters sans frontières

Reporters sans Frontières a publié  en début de semaine son classement annuel de la liberté de la presse dans le monde. L’ONG a qualifié le bilan d’ «inquiétant», notant un recul des libertés d’information se propageant jusque dans les démocraties, par le biais de pressions politiques populistes et économiques. Rédactrice en chef de RSF, Virginie Dangles nous apporte son analyse de la situation.

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Capture d’écran RSF / Bilan sur la liberté de la presse 2017

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DANGLESVirginie Dangles est rédactrice en chef de Reporters sans frontières, où elle occupait auparavant le poste d’adjointe à la directrice des recherches. Elle a également géré la coordination aux échanges internationaux chez France 24, France 2, LCI, TV5 Monde ou encore M6

  • RSF s’est dit «inquiet» du recul de la liberté de la presse dans le monde. Ce bilan est-il un accident de parcours, ou témoigne-t-il d’une situation qui se dégrade sur le long terme ?

Virginie Dangles: Le classement révèle que la liberté de la presse n’a été jamais été aussi menacée dans le monde. C’est un phénomène qui n’est pas nouveau, mais qui s’aggrave, avec une banalisation des attaques contre les médias. On retrouve cette banalisation dans des pays habitués à être en queue de peloton (Chine, Vietnam, Egypte, Syrie…), mais les attaques se font désormais au sein même de pays démocratiques. Or, ces pays sont considérés comme vertueux et doivent rester des modèles pour tous les autres pays.

Là, on observe que plus en plus de pays basculent. Au final, c’est près des deux tiers (62%) des pays du monde qui connaissent cette année une aggravation de leur situation en matière de liberté de l’information. Le risque du basculement, c’est qu’on finisse par perdre l’équilibre et qu’on se retrouve d’un côté ou de l’autre. D’ailleurs, des pays considérés comme «bons» en matière de liberté de la presse ont basculé définitivement d’un côté, et en l’occurrence du mauvais. C’est par exemple le cas de la Turquie, tandis que la Pologne et la Hongrie sont sur la mauvaise pente, bien que n’ayant pas encore réellement basculé.

La liberté de la presse n’a jamais été aussi menacée dans le monde. C’est un phénomène qui s’aggrave, avec une banalisation des attaques contre les médias

Virginie Dangles, RSF

  • Pourquoi autant de pays reculent en même temps sur ces droits ?

VD: La question se pose surtout pour les pays dits démocratiques, et dans lesquels la situation de la liberté d’information s’aggrave. Ce sont des pays qui nous ont habitué, et qui sont habitués, à avoir une presse indépendante. Leur recul peut être au nom de la lutte contre le terrorisme, à travers des lois qui entravent le travail des journalistes.

Il y a également une violence verbale de la part de politiques, comme on l’a vu avec Trump lorsqu’il qualifiait la presse d’ «ennemi de la nation». Ca envoie un message fort aux pays déjà considérés comme autoritaires et autocrates, qui est : «même dans les démocraties, on peut vilipender la presse». Pour eux, c’est une manière décomplexée de prolonger leurs politiques répressives à l’égard des journalistes.

  • Comment on en est arrivé à la multiplication de tous ces discours anti-médias ?

VD: Tout cela part d’une tendance globale, que l’on peut constater en France comme dans d’autres pays: on est entré dans une ère du média-bashing, du fake news, et de la post-vérité, où le journalisme d’investigation est mis à mal. Au prétexte que les journalistes révèlent un certain nombre de choses, ils sont considérés, s’ils ne sont pas sur la ligne souhaitée par certains politiques, comme propageant des fausses informations, et ne faisant pas leur métier correctement. Il faut travailler pour rétablir ce climat de confiance.

Les journalistes sont accusés de propager de fausses informations s’ils révèlent des choses qui ne sont pas sur la ligne de certains politiques

Virginie Dangles, RSF

  • Le « media-bashing » a-t-il une réelle résonance chez les citoyens ? Ceux qui adhèrent aux politiques qui tiennent des discours anti-médias n’ont de toute façon pas envie de croire en la presse, si ?

VD: Les politiques, quels qu’ils soient, ont une responsabilité vis-à-vis de leurs concitoyens, qui est de prêcher la bonne parole. Ils ne peuvent se permettre de vilipender la presse, dans la mesure où c’est donner une sorte de carte blanche aux citoyens pour leur permettre à leur tour d’attaquer les médias. C’est dangereux, car aujourd’hui, dans les manifestations, les journalistes avec un brassard «presse» sont volontairement ciblés par des manifestants en étant agressés, verbalement ou physiquement. Je pense qu’il y a une responsabilité des politiques dans leur ensemble, par rapport à ces menaces contre la presse, et un effet domino dangereux.

Néanmoins, il existe un point plus optimiste. Les populations ont tout de même conscience que, sans liberté de la presse, il n’y a pas de démocratie et pas de liberté tout court. La liberté de la presse, c’est la première des libertés fondamentales. Il y a beaucoup de pays où la population n’a accès à aucune autre information que celle que le gouvernement veut bien donner, et les gens en sont conscients. Dans les démocraties, ils ne veulent pas arriver à ça. Il y a une forme de résilience de la population à travers le travail des journalistes, car sans presse indépendante, c’est toute une population qui souffrira et qui sera privée de ses propres libertés.

  • Comment la presse peut réagir face au discours anti-média ?

VD: En continuant à faire son travail et en résistant. Notre boulot est aussi de mettre en avant ces journalistes courageux et qui continuent à faire leur travail malgré la menace. On pourrait prendre plusieurs exemples : la Turquie, qui était un pays démocratique aux portes de l’UE, a procédé à une éradication totale de la presse depuis le coup d’Etat manqué de juillet 2015. Des centaines de journalistes sont derrière les barreaux, dans l’attente d’un procès sans savoir ce qu’on leur reproche, et malgré tout, plein de journalistes turcs continuent à faire leur travail. On peut également citer l’exemple de l’Italie, où les menaces contre les journalistes, de la part de la mafia notamment, restent très présentes. Ou encore de la Pologne, où la politique asphyxie et muselle la presse mais où les journalistes continuent aussi à travailler. C’est une forme de courage admirable.

Sans  liberté de la presse, il n’y a pas de démocratie, pas de liberté tout court

Virginie Dangles

  • Le média-bashing est aussi une conséquence du traitement médiatique accordé à certains courants politiques. La presse n’a-t-elle pas une part de responsabilité dans la monté des discours anti-médias ? 

VD: Le principe même d’un pays démocratique, c’est d’abriter en son sein un pluralisme médiatique, des médias avec différents courants d’opinions. Il y a une presse qui peut investiguer, rapporter des faits, comme il y a une presse d’opinion qui est variée. Ce pluralisme est une chose acquise aujourd’hui. Si demain on a un recul net des libertés fondamentales et de la liberté d’information, le pluralisme médiatique lui-même en prendra un sérieux coup. On pourrait se retrouver avec le danger d’une presse complètement aux mains d’un seul parti, et qui serait extrêmement violente à l’égard d’une opposition qui tenterait de faire entendre sa voix. Dans les démocraties comme la France, on a la chance d’avoir ce pluralisme pour couvrir une actualité.

Malgré tout, on a constaté qu’il y avait en France une accentuation de la concentration dans les médias, de plus en plus rassemblés sous la houppe d’hommes d’affaires défendant des intérêts semblables. Je pense que la question de la concentration est plus cruciale que jamais, et il est essentiel que le prochain chef de l’Etat se saisisse de cette question de l’indépendance éditoriale, et que des dispositions contraignantes soient prises afin de renforcer la confiance du public dans ceux qui l’informe. L’idée, c’est de promouvoir un journalisme d’investigation et d’opinion, qui puisse se développer plus librement et qui échapperait à l’influence de certains oligarques.

  • La France a gagné six places au classement malgré un score plus faible que l’an passé. Est-ce un bon élève ?

VD: La campagne présidentielle a été d’une rare violence. Les journalistes ont été pointés du doigt. Certaines rédactions ont reçu des menaces de mort anonymes, les journalistes ont été hués ou frappés dans certains meetings, certains ont été empêchés de couvrir certaines manifestations… Il y a un climat hostile à la presse. Cela envoie aux citoyens le message qu’on peut critiquer les journalistes. Alors bien sûr, la critique peut-être légitime, et on a le droit de critiquer. Mais aujourd’hui, en France, les politiques sont allés au-delà de cette critique légitime. C’est l’un des dangers qui guette la liberté d’information dans les démocraties. Mais les pressions ne sont pas que politiques, elles peuvent répondre à des intérêts économique. On a pu le voir avec iTélé, et les pressions des actionnaires et du propriétaire, qui met à mal la liberté d’indépendance de l’information aussi dans les démocraties.

La campagne présidentielle française est d’une rare violence. Certaines rédactions ont reçu des menaces de mort, des journalistes ont été hués ou frappés… Il y a un climat hostile à la presse

Virginie Dangles, RSF

  • A titre personnel, quelle est la chute que vous trouvez la plus regrettable ?

VD: Le premier, c’est la Finlande. C’est la première fois en plusieurs années qu’elle cède sa première place. On voit que c’est en raison de pressions politiques et de conflits d’intérêts. Cette chute de 2 places, à ce niveau du classement, et assez révélateur. Aujourd’hui, c’est la Norvège qui prend cette première place. On est très heureux pour eux, mais ça n’est pas un pays de l’Union européenne, donc c’est aussi un sacré coup pour le modèle européen.

Ma deuxième déception arrive plus loin en queue de peloton: je suis inquiète de voir un pays comme l’Egypte qui aujourd’hui devient « noir » sur notre carte. C’est un pays qui s’enferme de plus en plus dans un régime totalement liberticide, où l’on emprisonne des journalistes, on les places en détention provisoire sans charge ni procès.

  • Et la progression la plus encourageante ?

VD: Il y aurait la Gambie, où il y a eu des élections en tout début d’année. A la surprise générale, l’ancien président Yahya Jammeh a reconnu sa défaite après des années passées à diriger la Gambie d’une main de fer, sans aucune presse indépendante. Le nouveau président Adama Barrow, qui a de suite envoyé des messages en faveur de la libeté de la presse dans le pays, a montré qu’il avait une vraie volonté. Chez RSF, on trouve ça porteur d’espoir, même si on va surveiller que les actes suivent les paroles.

Et la Colombie, qui gagne cinq places au classement. C’est l’effet entre autres de la signature des accords de paix historiques entre le gouvernement et les FARC, qui a apaisé le pays. La paix présage des jours meilleurs pour la liberté de l’information, on l’espère ardemment.