La Turquie après le référendum: un régime ultra-présidentiel sous tension et incertain

Dimanche 16 avril, 55,3 millions de Turcs ont été appelés aux urnes pour réformer leur constitution, et ont répondu présent à 85%. Le « oui » l’a emporté avec 51,37% des suffrages, renforçant considérablement les pouvoirs du président, Recep Tayyip Erdogan.  Une victoire, certes, mais bien loin du plébiscite espéré par le chef de l’Etat. Cette approbation fait passer la Turquie d’un régime parlementaire à un régime ultra-présidentiel, et fait monter les tensions en Turquie en plus de refroidir les relations diplomatiques de l’Etat avec l’Europe.

ERDOGAN
par Benj / + de dessins Pépédéa

  • Quels pouvoirs pour Erdogan ?

Le 16 avril, le président Erdogan a organisé un référendum pour réviser la Constitution turque. Le texte soumis au vote populaire, prévoyait notamment la suppression du poste de Premier ministre au profit d’un « hyperprésident », aux vastes pouvoirs, pouvant nommer lui-même les magistrats et prolonger son séjour présidentiel jusqu’en 2029. Le « oui » l’a emporté à 51,37% selon les résultats officiels, mais ceux-ci sont contestés par l’opposition et les observateurs, qui estiment que la campagne comme le vote n’ont pas été menés dans des conditions démocratiques.

La Turquie est en proie à une dérive autoritaire de plus en plus évidente depuis plusieurs mois. Après la tentative de « putsch » ratée de juillet 2016, visant à destituer le président, ce dernier avait décrété l’état d’urgence, et ne cesse de le renouveler depuis. Cela lui permet notamment de faire emprisonner ses opposants en toute légalité et de faire du tri dans le service public. Ainsi, 40 000 personnes ont été arrêtées, et 130 000 autres limogées. Depuis, Recep Tayyip Erdogan insiste sur l’instabilité qui règne dans le pays et affirme que le référendum a été tenu dans le but de ramener la stabilité en Turquie.

  • Puisque c’était un référendum et que les citoyens l’ont approuvé, pourquoi la tension monte ?

Erdogan parle d’une « décision historique » après la victoire du « oui » au référendum alors que l’OSCE et le conseil de l’Europe critiquent les conditions dans lesquelles la campagne a été menée, estimant que « les électeurs n’ont pas reçu d’informations impartiales sur les points clés de la réforme », et que la campagne pour le « oui » a été largement mise en avant. Depuis 2015, le président turc a en effet mis en prison une bonne partie des journalistes et intellectuels de l’opposition et ordonné la fermeture d’au moins 170 médias, laissant peu de place au « non » pour se faire entendre. Le référendum ayant été organisé dans des conditions d’état d’urgence, les observateurs pointent son manque de démocratie.

De plus, journalistes n’ont pas été admis lors du comptage des voix qui a été fait loin des caméras. Selon l’opposition, 3 millions de bulletins seraient frauduleux. Il faudrait alors recompter les voix dans 60% des bureaux de vote. Le responsable du principal parti d’opposition (CHP) a donc demandé, dès mardi, l’annulation du scrutin. Pourtant, bien que certains pensent que le scrutin doit être annulé, un tel scénario parait difficilement envisageable. Et ce, alors même que les observateurs turcs et occidentaux ont également critiqué le déroulement du référendum. Le haut conseil électoral aurait été obligé de valider des bulletins de vote qui n’ont pas reçu de seaux, et plusieurs opposants dénoncent un bourrage d’urne.

Selon le politiologue spécialiste de la Turquie, Ali Kazancigil,  « le ‘non’ aurait eu de fortes chances de l’emporter dans des conditions démocratiques ». De nombreux sondages donnaient le « non » vainqueur mais c’est « un climat de peur » qui a été instauré, selon l’expert ; on peut même parler de « dictature adroite » de la part d’Erdogan.

  • Quel avenir pour la collaboration Turquie/Union Européenne ?

Depuis un an, la Turquie et l’Union Européenne sont liées par un accord qui vise à faire face à la crise migratoire. La Turquie aide à contrôler le flux migratoire vers l’Europe, ce qui lui permet de négocier une éventuelle entrée dans l’Union. La campagne pour le référendum a cependant tendu les relations entre l’Europe et la Turquie. L’Allemagne et les Pays-Bas ont notamment interdit des meetings de soutien à Erdogan sur leurs territoires, refroidissant grandement des relations diplomatiques que la victoire du « oui » a ensuite rendu encore plus délicates. Angela Merkel a demandé au président d’entretenir un dialogue respectueux avec toutes les forces politiques du pays et le Conseil de l’Europe appelle Erdogan à être « prudent » quant aux prochaines étapes.

Avant même de renforcer ses pouvoirs, Erdogan avait évoqué l’idée d’un nouveau référendum sur le rétablissement de la peine capitale, qui mettrait un terme aux négociations pour l’entrée de la Turquie dans l’UE.  Selon Ali Kazancigil, « Erdogan est un provocateur », et « l’Europe devrait être beaucoup plus sévère envers lui ». L’expert estime toutefois que les chances qu’il organise un tel référendum restent cependant minimes puisque cela signerait la fin des relations avec l’UE.

[BONUS BOX]

[AUDIO]
Au lendemain du référendum, le pays est divisé en deux – France Info, 17/04
Débat – Y a-t-il encore un espace de débat en Turquie ?, RFI, le 28/02/17

[PHOTOS]
Le référendum en images, Le Monde avec AFP, AP et Reuters, le 17/04

[CARTE]
Comment la diaspora turque en Europe a-t-elle voté au référendum ? – Ouest France, 19/04

[VIDEO]
Débat – Fractures et incertitudes après la victoire d’Erdogan, France 24, avec  le 18/04/17

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