Le revirement international de Trump, un dangereux coup de com’

Interview de Marie-Cécile Naves, chercheuse à L’institut des relations internationales et stratégiques (IRIS)

Frappes sur les installations militaires de Bachar al-Assad en Syrie, parade militaire devant les côtes nord-coréennes et bombardement surprise de Daesh en Afghanistan. Depuis une semaine, Donald Trump multiplie les actions impulsives et surprises à l’international, plan sur lequel il s’était jusqu’alors contenté de grandes tirades. Mais aux paroles succèdent les actes, et l’inquiétude montante est légitime dans un contexte international particulièrement tendu.

TRUMPVENERReuters / Jim Young

Ce comportement inattendu soulève de multiples questions, à commencer par « Pourquoi », mais pas seulement. Un président si impulsif aux caprices presque puérils possédant une armée si puissante pourrait faire de gros dégâts. Trump était-il l’homme que la planète attendait pour démarrer la Troisième guerre mondiale ? Faut-il craindre le fameux bouton rouge de l’arme nucléaire ?  Marie-Cécile Naves, chercheuse à l’Institut des Relations internationales et stratégiques (IRIS), nous fait part de son analyse de la situation.

MCNAVESMarie-Cécile Naves est chercheuse à L’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), mais également Docteure en sciences politiques à l’Université Parix Dauphine. Spécialisée dans les questions étatsuniennes, elle a publié plusieurs livres consacrés à la politique du pays, comme « Le nouveau visage des droites américaines » en 2015, et « Trump, l’onde de choc populiste » en août 2016, trois mois avant l’élection du milliardaire.

Photo : Twitter

  • Trump était plutôt discret à l’international jusqu’alors, pourquoi ce revirement soudain ?

Marie-Cécile Naves: Je crois qu’il y a un contexte national et un contexte international qui sont inséparables.

Sur le plan national, il a essuyé plusieurs gros échecs (décrets sur l’immigration bloqués par la justice, projet de réforme de l’Obamacare avorté). Il existe de fortes divisions au sein des élus conservateurs vis à vis de Trump. C’est un président fragilisé sur le plan intérieur, et qui garde un taux d’impopularité élevé. Le rapport de force dans son camp change, on le voit avec l’éviction de son conseiller Steve Bannon qui était pourtant très proche de lui dans sa campagne. En ce moment, ce rapport de force se fait en faveur des interventionnistes, partisans d’agir dans les conflits internationaux.

Il y a également un contexte international tendu, entre autres avec la Syrie et les frappes chimiques présumées du chef de la Syrie Bachar al-Assad. A l’international, Trump avait l’image de quelqu’un dans le bluff, qui n’agissait pas. Bombarder les installations militaires en Syrie et Daesh par surprise, ça lui permet de faire diversion sur les affaires intérieures, et de se présenter comme un homme fort qui n’a pas besoin de discuter des semaines avant de prendre une décision, à l’inverse de son prédécesseur. C’est un moyen de se montrer en chef de guerre, mais il y a une grande part de théâtre là-dedans.

Bombarder par surprise, ça lui permet de faire diversion sur les affaires intérieures et de se présenter comme un homme fort.

Marie-Cécile Naves, chercheuse à l’IRIS

  • C’est que de la communication ?

Pas uniquement, mais on est dans la communication, c’est certain. Quand il parle de ses relations avec la Russie par exemple, il souffle le chaud et le froid, en étant un jour agressif et se voulant apaisant le lendemain. C’est une façon de donner l’impression qu’il maîtrise. Et ça marche, dans un sens. Quand il a bombardé les installations militaires en Syrie, il a été salué par les alliés des Etats-Unis et la presse occidentale. Pendant 48h, il a été en quelque sorte présenté comme un chef du monde libre: “enfin, les Etats-Unis reviennent dans la guerre contre al-Assad !” Je pense que c’est un moment qu’il n’oubliera pas. Bombarder Daesh en Afghanistan, ce sont aussi des représailles qui lui permettent de se présenter en sauveur du monde libre. Il veut avoir le beau rôle.

Jusqu’à maintenant, ce qu’il fait ressemble surtout à des opérations ponctuelles qui servent à dissuader, faire bouger les lignes. Dans ce contexte de tension mondiale, il faut être très prudent pour la suite sans oublier pour autant qu’il y a une part de stratégie très importante. Trump n’agit pas tout seul, il est conseillé par des gens autour. Là, ce sont plutôt des généraux et le Pentagone qui ont son attention, mais il y a toute une diplomatie qui est en marche derrière, avec les services secrets notamment.

  • Masquer l’échec intérieur derrière une politique agressive n’est pas une innovation en politique américaine. Peut-on par exemple le comparer à George W. Bush ?

BUSHCLINTON

Reuters

Il y a des points communs, mais ça n’est pas spécifique à Bush de vouloir faire diversion. Sur la comparaison avec Bush, il faut rester prudent car on n’est pas dans le contexte de 2002-2004 avec la victoire idéologique des néo-conservateurs et une guerre unilatérale de long terme avec des troupes au sol. Trump n’est pas un va-t-en-guerre, il sait que ce serait un coût humain, militaire et électoral trop important, et que l’équilibre des forces mondiales est trop fragile.

A mon avis, c’est plutôt une comparaison avec Bill Clinton qui s’impose. Fin 98, il avait ordonné des frappes aériennes contre Saddam Hussein, à la veille de l’examen de sa procédure d’impeachment (destitution) par la chambre des représentants…

  • L’aspect com’ mis à part, c’est pas un peu dangereux de faire monter la tension à l’international ?

Certes, il y a une escalade de la tension mais pour l’instant, on est plutôt dans le raisonnement à court terme. Je ne pense pas qu’il y ait une escalade de la guerre, il y a même au contraire beaucoup de signes qui montrent que les Etats-Unis veulent s’inscrire dans une volonté d’apaisement. On le voit avec la Chine comme avec la Russie, dans les différents déplacements de Rex Tillerson (ministre des Affaires étrangères). Il n’y a pas de volonté de jeter de l’huile sur le feu sur tous les sujets. La communication est un peu ambivalente, il y a un côté “on tape du poing sur la table”, mais il n’y a pas encore d’escalade. Il faut tout de même rester très prudent pour la suite.

TRUMP BISOUNOURS
par Benj / + de dessins Pépédéa

  • Et la suite justement. Si ça marche et qu’il se fait applaudir par l’Occident quand il frappe Daesh sans prévenir personne, on peut se demander: jusqu’où ira-t-il ?

C’est la question à 100 000 dollars justement, même plus ! Il y a deux réponses possibles pour tirer des conclusions de ces frappes improvisées.

Soit il est réellement dans une stratégie à très court terme, c’est à dire qui ne répond à aucune vision idéologique du monde, donc c’est extrêmement incertain. Trump n’a pas de convictions, il agit en fonction de ce que les gens autour de lui disent. Et donc si toutes ces frappes répondent à une stratégie à court terme, hasardeuse, qui change au gré de son entourage, c’est extrêmement incertain. J’explique: il y a des rapports de forces dans l’entourage de Trump, au gouvernement mais aussi parmi ses conseillers. L’éviction de Steve Bannon le montre comme ses conseillers proches qui sont plutôt interventionnistes. Et avec Trump, c’est un peu la logique du dernier qui a parlé qui a raison. Bannon était très proche de lui, mais maintenant qu’il a plus de généraux, ce sont eux qu’il écoute plus.

Soit il est en train d’inventer malgré lui une stratégie militaire totalement nouvelle. Cet agissement à court terme, qui consiste à faire chaque semaine une nouvelle action, peut forger petit à petit une stratégie militaire plus durable. On entrerait dans une nouvelle ère où le court-termisme deviendrait la ligne stratégique des Etats-Unis. 

Aucun des acteurs n’a intérêt à aller trop loin dans l’agression, parce que ça peut vite dégénérer: le monde est incertain, les alliances fragiles.

Marie-Cécile Naves, chercheuse à l’IRIS

 

KURT
Par Kurt / + de dessins Pépédéa

  • Trump était-il l’homme que le monde attendait pour faire la Troisième guerre mondiale ? Déclencher l’arme nucléaire ?

Il y a un risque de guerre, c’est sûr, mais de troisième guerre mondiale, je ne crois pas. On est plus dans la dissuasion militaire et économique. La Corée du Nord possède l’arme atomique et, d’une certaine manière, le soutien de la Chine (à travers ses intérêts commerciaux). Le Japon et la Corée du Sud sont très inquiets car ils seraient les premiers touchés par cette guerre. Il y a l’OTAN et l’ONU qui jouent le rôle de garde-fous… Tout permet d’essayer de ne pas aller dans ce sens.

Ca me paraît prématuré de parler de l’arme nucléaire, comme d’une Troisième guerre mondiale. Aucun des acteurs n’a intérêt à aller trop loin dans la riposte ou dans l’agression. Parce qu’effectivement, le monde est incertain et les alliances fragiles, et que ça peut vite dégénérer. Après, c’est difficile de prévoir les effets en cascade d’une guerre contre la Corée du Nord qui serait déclenchée demain. Il faut surveiller, mais je ne pense pas que nous soyons à l’aube d’une Troisième guerre mondiale.

TRUMP2Le Biactol n’aura jamais été aussi proche de sauver le monde – par Wiglaf /
+ de dessins Pépédéa

  • Trump peut-il devenir le cinquième président des Etats-Unis assassiné en cours de mandat ?

C’est une bonne question. Il a tellement d’ennemis, je suppose qu’il est extrêmement protégé. C’est un président clivant, détesté par la population mais aussi à Washington en raison des liens plus que louches avec la Russie, des conflits d’intérêts qu’il y a avec son business… Tout cela lui attire pas mal d’ennemis. Je ne saurais pas vous dire s’il est plus en danger que son prédécesseur, qui avait lui aussi beaucoup d’ennemis, notamment dans le monde du racisme.

Mais être extrêmement clivant est ce que Donald Trump recherche. C’est ce qu’il veut, parce que c’est son fond de commerce, comme le Front national en France. Pour qu’on parle de lui, qu’il soit sous le feu des projecteurs, et aussi parce que ça lui donne une image très virile, très musclée et qui n’a peur de rien. Diviser pour mieux régner, en quelque sorte.

La destitution est peu probable. Mais avec Trump, chaque jour a son lot de surprises, il peut y avoir des retournements dans tous les sens.

Marie-Cécile  Naves, chercheuse à l’IRIS

  • Et sans aller jusqu’à l’assassinat, peut-on s’attendre à une procédure d’impeachment (destitution) ?

Il n’y a eu que trois procédures d’impeachment dans l’histoire des Etats-Unis, et elles n’ont jamais abouti (Andrew Johnson (1868), Richard Nixon (1974) et Bill Clinton (1998)).

Donc oui, c’est possible, mais très complexe en terme juridique. Déjà parce que le chef d’accusation doit être précis (trahison, corruption, grands crimes, délits). Ensuite, parce que c’est une procédure institutionnelle très stricte qui ne peut pas être du fait des citoyens. Il y a plusieurs étapes, ça n’est pas un référendum.  Il faut que l’impeachment passe devant le Congrès et la Cour suprême. Et à ce stade, cela reste peu probable dans la mesure où Trump y possède la majorité. Mais avec lui, chaque jour a son lot de surprises, il peut y avoir des retournements dans tous les sens.