Le sort des civils à Mossoul

Interview de Nina Walch, coordinatrice des conflits armés chez Amnesty International

Depuis octobre, Mossoul, deuxième ville d’Irak, est le théâtre d’affrontements réguliers. L’armée irakienne, aidée par la coalition internationale, tente de reprendre la ville conquise par Daesh en 2014. L’Irak a déjà récupéré la partie à l’est du Tigre, le fleuve qui sépare Mossoul en deux, et s’est attaquée à la partie ouest dès février 2017. Mais cette seconde partie de la bataille est rendue compliquée par le dédale de rues et la densité de population de la vieille ville, zone actuellement au coeur du conflit. 

MOSSOULPhoto : Mossoul-ouest, le 10 mars 2017/ Aris Messinis / AFP

Les civils sont les premières victimes de ces affrontements. Plus de 200 000 ont déjà fui la ville depuis le début de l’offensive, et plusieurs centaines sont morts. Qu’ils soient prisonniers de Daesh ou libres, les habitants de Mossoul vivent toujours une horreur quotidienne, au milieu des pluies de bombes. Nina Walch, coordinatrice des conflits armés chez Amnesty International, répond à nos questions sur le sort des civils à Mossoul.

WALCHNina Walch est une avocate autrichienne des droits humains, spécialisée en droit humanitaire international. Actuellement responsable des conflits armés et situations de crise chez Amnesty International France, elle a travaillé sur les violations des droits de l’homme dans plusieurs pays, dont l’Irak, la Syrie, le Yémen et l’Ukraine. Elle nous parle aujourd’hui du sort des civils à Mossoul-ouest, pris dans un étau entre Daesh et l’armée irakienne alliée à la coalition internationale.

Photo: Twitter

  • Quelle est la situation humanitaire à Mossoul ?

Nina Walch: Personne ne sait vraiment ce qu’il se passe à Mossoul-ouest aujourd’hui, car personne ne peut entrer dans la vieille ville. Nos informations nous viennent de témoignages de civils qui ont fui les zones de combat et des camps de réfugiés autour de la ville. On estime que 15 000 personnes quittent Mossoul-ouest tous les jours. Les combats y sont beaucoup plus intenses que lors de la bataille de Mossoul-est. Il y a des voitures piégées, des bombes, et plein de blessés. Et comme l’armée irakienne et Daesh utilisent tous les deux des armes très imprécises, comme des mortiers, les dégâts sont plus conséquents. Il y a aussi les frappes de la coalition, qui causent d’autres blessures et de vrais drames.

A notre connaissance, il n’y a pas de ravitaillement en territoire occupé. La nourriture rentrait jusqu’à un certain point, mais plus maintenant. Peut-être un peu par le nord, mais les habitants commencent à manquer de provision, et de médicaments. Ils affrontent également une pénurie d’eau critique. On ne sait même pas s’il reste des hôpitaux. Tout cela est dramatique, et c’est une vraie crise.

  • Quel est le rôle des civils dans la bataille ?

NW: Ils servent de boucliers humains. Daesh va par exemple rassembler beaucoup de civils dans une maison, et installer ses combattants dans le jardin et les snipers sur le toit. Ils savent très bien que l’armée irakienne comme la coalition dirigée par les Etats-Unis ont des précautions à prendre pour respecter les civils. Ces précautions ne sont pas toujours respectées, mais on voit très bien la technique de Daesh.

Imaginez que vous ayez le leader de Daesh dans une maison: le sort des civils présents va être évalué différemment par les forces armées que si ça avait été un sniper lambda

Nina Walch, Amnesty International

  • Quels genres de précautions ? Vu que la coalition n’est pas en reste dans le bombardements des civils…

NW: Il s’agit d’évaluer. Dans le Droit international humanitaire, il y a ce qu’on appelle “l’avantage militaire”. Ca dit que tout le monde doit prendre les précautions nécessaires pour réduire au maximum les dommages causés aux civils. Et donc que les attaques menées ne doivent pas causer des dommages « disproportionnés » par rapport à l’avantage militaire concret et direct. C’est la phrase classique, et ça veut dire que si vous avez un sniper de Daesh sur un toit, mais que vous pouvez évaluer qu’il y a une trentaine de civils rassemblés dans la maison, une attaque aérienne serait complètement disproportionnée à l’avantage militaire.

Evidemment, c’est très subjectif. Chaque partie va interpréter librement cet “avantage militaire”. Il n’y a pas de définition claire, ça peut varier de cas en cas. Imaginez que vous ayez le leader de Daesh dans une maison: le sort des civils va être évalué différemment par les forces armées que si ça avait été un sniper lambda. Il y a des choses à prendre en compte. Mais quoiqu’il arrive, dans un cas d’incertitude, on ne doit pas frapper, ça c’est clair ! Dans une ville aussi densément peuplée que Mossoul-ouest, tout le monde sait qu’il y a une très forte probabilité de toucher des civils et de les blesser. 

Ca fait 2 ans qu’ils vivent sous les ordres de Daesh et qu’ils doivent se plier à tout, sinon ils sont punis, voire tués.

Nina Walch, Amnesty International

  • Pourquoi les civils ne peuvent-ils pas fuir Daesh ?

NW: Ils n’ont jamais eu l’opportunité de choisir. Ca fait plus de deux ans qu’ils vivent sous les ordres de Daesh et qu’ils doivent se plier à tout ce qui est dit,  sinon ils sont punis voire tués. Les témoignages que nous avons reçus expliquent que Daesh est déployé partout dans les zones occupées, et que les civils ne peuvent absolument rien faire. S’ils les défient, ils se font tuer. Les combattants se positionnent partout, n’hésitant pas à réquisitionner toits et jardins des habitants, qui ne peuvent pas refuser.

L’armée avance peu à peu, c’est un combat de rue en rue, de quartier en quartier. Une fois que les zones sont reprises à Daesh, des civils tentent de fuir. Mais tant qu’ils sont sous les ordres du groupe terroriste, c’est très dur de sortir et impossible de rentrer. Le peu de civils qui ont réussi à fuir, c’est par chance. Normalement, ils sont punis par Daesh et tués. L’armée irakienne a d’ailleurs largué des flyers et diffusé des messages à la radio pour demander aux civils de rester chez eux, pour leur propre sécurité.

  • Pourquoi l’armée irakienne n’évacue-t-elle pas la population après avoir repris les zones ?

Même une fois les zones libérées de Daesh, l’armée maintient son conseil aux civils de rester chez eux. Il y a plusieurs raisons à cela. L’armée dit qu’elle doit déminer ces zones, ce qui est vrai, puisque Daesh a posé des pièges partout. Mais c’est aussi une stratégie pour restreindre l’afflux massif de réfugiés, qui peut être difficile à gérer. Dans la bataille de Mossoul-est, faire rester les civils dans la ville avait plutôt bien fonctionné. Mais là, à l’ouest, c’est un autre problème et c’est inquiétant. La résistance de Daesh est beaucoup plus féroce, et la ville est plus densément peuplée.

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Bombardement d’un quartier habité le 24 mars / AP Photo/Felipe Dana

Avec cette politique, l’armée irakienne met les civils doublement en danger. En plus de les garder sur le champ de bataille, elle les expose aux combats. Une fois la zone reconquise, les soldats irakiens vont installer leurs positions aux mêmes endroits réquisitionnés plus tôt par Daesh, sur les mêmes toits. Et donc les civils vont désormais être ciblés par Daesh, par exemple avec des obus ou des voitures piégées qui visent plutôt l’armée. C’est un manque de précaution de la part de l’armée. On a recueilli beaucoup de témoignages de personnes qui avaient été blessées, où dont les familles sont mortes comme ça.

Certains arrivent tout de même à fuir, ou décident de partir une fois la zone reprise par l’armée. En général, ces civils-là sont pris en charge dans des camps dressés autour de la ville. Ce sont des installations précaires et qui sont parfois la cible d’attaques. D’ailleurs, à leur arrivée, ils passent par des postes de contrôle chargés de filtrer de possibles ex-combattants ou sympathisants de Daesh.

Parfois, ils font appel à la coalition qui va lancer des frappes aériennes beaucoup plus puissantes et qui va détruire des maisons entières, mais aussi des familles entières dedans. C’est juste inacceptable.

Nina Walch, Amnesty International

  • Trois mesures réalistes qui pourraient être rapidement prises pour limiter les dégâts civils ?

1 – Pas de frappes aériennes disproportionnées

Dans l’immédiat, la coalition internationale comme le gouvernement irakien doivent prendre plus en compte les civils. Et faire plus pour les protéger, ça veut dire qu’en cas de doute, on ne lance pas une frappe aérienne, c’est aussi simple que ça. Aujourd’hui, à Mossoul, le gouvernement irakien utilise des hélicoptères qui vont détruire tout le toit d’une maison. Parfois, ils font appel à la coalition qui va lancer des frappes aériennes beaucoup plus puissantes et qui va détruire des maisons entières, mais aussi les familles entières qui sont dedans. Ca, c’est juste inacceptable, il faut arrêter tout de suite ces actes complètement disproportionnés et éviter au maximum les risques pour les civils avant d’agir.

2 – Stop aux tirs de mortiers

Ce qu’on a pu constater, c’est que depuis le début des combats, il y avait eu des morts chez les civils. Pas uniquement tués par des attaques terroristes ou des frappes aériennes de la coalition, mais aussi parce que l’armée irakienne utilise les mêmes armes imprécises que Daesh, comme les mortiers. Ce sont des armes avec une grande marge d’erreur qui ne devraient pas être utilisées dans une zone si densément peuplée. Ca fait beaucoup de dégâts autour de la cible visée.

Ce qui est incroyable, c’est que tout cela était connu. On savait que Daesh allait utiliser les civils comme boucliers humains. Pourtant, il n’y a pas eu de précautions prises, ni par l’Irak, ni par la coalition.

Nina Walch, Amnesty International

3 – Évacuation des civils une fois les zones libérées

L’armée irakienne devrait également procéder à l’évacuation de tous les civils une fois les zones reconquises. Elle doit s’abstenir tout de suite d’utiliser ces mortiers ou d’autres armes explosives à large rayon d’impact dans ces quartiers à forte densité de civils. C’est quelque chose qu’elle peut faire tout de suite pour limiter les dégâts parmi la population, et l’infrastructure aussi. Ce qui est incroyable, c’est que tout cela était connu. On savait que Daesh allait utiliser les civils comme boucliers humains, que les civils n’étaient pas leur préoccupation principale. Pourtant, il n’y a pas eu de précautions prises, ni dans l’évacuation, ni dans les frappes aériennes. C’est incompréhensible.

On sait que c’est une bataille très dure et très longue, qui n’avance pas comme c’était prévu. Mais cette difficulté là, cette technique de Daesh avec les boucliers humains, ça ne doit jamais être une excuse pour bombarder des civils. Si on peut épargner plus de vies civiles, alors ça doit être fait comme ça. Même si la reprise de la ville doit durer plus longtemps.

BONUS

Les civils exposés à de « graves risques » alors que les combats s’intensifient, Al Jazeera English, 25 mars 2017