Heetch : expert en séduction, et en procès

L’économie collaborative. Aucune définition précise n’existe pour ce terme, laissant la place aux entrepreneurs pour exécuter toutes les pirouettes verbales possibles. En profitant, au passage, de son boom incroyable. Cette économie ressemble en fait à un fourre-tout dans lequel on rangerait toutes les activités dotées d’un aspect « social ». Alors que certaines organisations ne souffrent d’aucun doute sur leur aspect collaboratif comme les AMAP (association pour le maintien d’une agriculture paysanne), d’autres ont un mode de fonctionnement et un objectif plus opaque. Alors économie de partage collaborative, ou nouvelle forme de génération de profits ? Les nouvelles technologies ont permis l’explosion de plateformes digitales dites collaboratives comme Uber, BlaBlacar, Kickstarter ou encore Airbnb… Alors qu’UberPop a déjà écopé d’une condamnation en justice, c’est maintenant au tour de Heetch de passer devant elle pour « exercice illégal de la fonction de taxi ».

heetch-proces-uber

Capture d’écran site heetch

  • Heetch, c’est quoi ?

Heetch est une application de covoiturage de nuit créée en 2013. Elle ne fonctionne que de 20h à 6h et propose une mise en relation entre conducteurs et passagers qui cherchent à partager un trajet commun. Sa spécificité est que le paiement du trajet n’est pas obligatoire. En gros, un montant s’affiche sur l’application qu’il est possible de ne pas payer. Cette particularité vient du fait qu’Heetch se veut être un système de covoiturage amélioré, le nom de l’application vient d’ailleurs de « hitch-hiking », soit « co-voiturage » en VF.

Les conducteurs ne peuvent recevoir plus de 6.000 euros par an de leur travail de chauffeur Heetch. Ces plafonds sont fixés par la société pour éviter la professionnalisation des conducteurs. Devenir Heetch doit rester un job temporaire pour « des particuliers qui conduisent pour partager le coût de leur véhicule » peut-on lire sur leur site. La société se rémunère grâce à une commission prise sur les paiements en carte des courses effectuées.

  • Qu’est-ce que la justice leur reproche ?

Ce qui est reproché à Heetch c’est de permettre aux conducteurs de devenir des taxis, qui est un label contrôlé. Grâce à l’application, ils tirent profit de leur statut. Pourtant dans la réalité, le revenu maximal n’est clairement pas suffisant à faire de Heetch une activité principale, tout comme les tarifs qui ne sont qu’indicatifs. 

Heetch s’argue d’ailleurs de l’argument suivant : l’argent gagné ne sert qu’à amortir les frais des véhicules des conducteurs. Certes, mais prendre plusieurs passagers sur plusieurs courses en quelques heures, est-ce du covoiturage ou du transport de personne ? Les trajets auraient-ils été effectués sans l’existence de cette application ? Même si ce n’est pas une activité principale, n’est-ce pas une concurrence déloyale ?

  • Covoit pour jeunes ou remplacement des taxis ?

Les utilisateurs de Heetch sont en grande majorité des jeunes de 18 à 25 ans qui cherchent un moyen de transport sûr pour rentrer de soirée et éviter les emmerdes dans la rue. Sur le site de l’application on peut d’ailleurs lire « Heetch la solution des jeunes noctambules« . En témoigne les pics des samedi et dimanche à 2h du mat’  quand métros et bars ferment, et que les jeunes bourrés se retrouvent à la rue. Ces personnes ne sont pas prêtes à (ou ne peuvent) payer un taxi, plus cher. Cette clientèle n’irait donc pas ou très peu chez les taxis et sur ce point on peut imaginer que ce n’est donc pas une concurrence déloyale.

Seulement ce public ne compose pas les 100% des passagers. Le restant est-il un manque à gagner pour les taxis qui perdent leurs clients au profit de chauffeurs qui n’ont pas de licence ? Quoi qu’il en soit, toute cette communauté de jeunes habitués s’offusque de la potentielle suppression d’un moyen de transport existant sur cette plage horaire, en dehors des taxis…

  • Que risque Heetch ?

Les gérants risquent purement et simplement une interdiction de gérer et donc une cessation d’activité avec fermeture de la plateforme. Mais, ils risquent aussi jusqu’à 2 ans de prison, une amende de 300.000 euros et l’interdiction de diriger des entreprises pendant deux ans.

Le jugement sera rendu le 2 mars 2017, et plus que de savoir à quel point les Heetch copient les taxis, il s’agit de mettre des limites juridiques à l’économie collaborative : «L’économie du partage a de beaux jours devant elles, ce genre de dirigeants ne doivent pas la porter», a affirmé la magistrate à l’adresse de Teddy Pellerin et Mathieu Jacob, les deux cofondateurs de Heetch. UberPop en juin 2016, avait écopé de 800.000 euros d’amende à titre de comparaison.

  • Un paradoxe moderne

Ces sociétés calquées sur l’uberisation de la société dévoilent une nouvelle tendance économique et de nouveaux modes de consommation qui n’ont aucun rapport avec les activités et réglementations traditionnelles. Cela amène donc la justice à régler sur les normes concurrentielles et les statuts individuels. On parle beaucoup du statut des chauffeurs de Uber, de Deliveroo ou Foodora. On peut se demander si ces applications ne surfent pas sur la précarité ambiante en vendant du rêve et en omettant les répercussions du non salariat (pas de cotisations retraite, pas d’assurance maladie, pas de congés payés).

Pour certains c’est une évolution nécessaire qui répond à des besoins modernes pour les deux parties. Pour d’autres, c’est le signe d’une ultra-libéralisation de la société voire de la naissance et de la progression du libertarianisme en occident, tout droit venu des Etats-Unis. En Angleterre, Uber a eu l’obligation de reconnaitre le statut de salarié à ses employés, une décision qui pourrait faire jurisprudence outre-Manche et « traditionnaliser » leur activité.