Starboy: The Weeknd en artiste accompli

Abel Tesfaye est mieux connu sous le nom de The Weeknd, autoproclamé « Legend of the fall » (soit légende de l’automne). En cette fin de mois de novembre, le chanteur appuie son statut avec son nouvel album : Starboy.

par Pierre Cloix

starboy

La Note: 8/10

Il est loin le temps de House of Ballons, première mixtape de The Weeknd. A l’époque, on en savait très peu sur le bonhomme. A vrai dire, sans la moindre interview ou la moindre apparition publique, on se demandait même si cette hisoire de Weeknd, ce n’était pas en réalité un groupe. La musique est pesante, sous codéine, extasy voir GHB, le gamin a à peine une vingtaine d’années et semble avoir un sérieux problème relationnel avec la gent féminine. Ancien sans domicile fixe, Abel Tesfaye n’est pas un chanteur à faire fondre le cœur des femmes, ni même destiné à être populaire. House Of Balloons est anxiogène, The Weeknd l’est aussi : en juillet 2011 lorsqu’il se présente pour la première fois devant un public au Mod Club de son Toronto natal, le jeune homme est loin d’être sûr de lui et la voix de Tesfaye se fait chevrotante : le buzz pourrait bien redescendre comme il est arrivé, en un instant.

  • Avance Rapide

Deux Grammy Awards, un album en platine (plus de 3 millions d’exemplaires vendus dans le monde), des singles multi-platine et autres récompenses à la pelle : cinq ans après, The Weeknd est établi comme l’une des plus grosses pop-stars contemporaine et a même gagné quelques pas de danse soignés au passage. Son album précédent Beauty Behind The Madness est un succès commercial et un succès critique. Rien ne semble pouvoir arrêter le canadien, son single Earned It a même été choisi pour servir de B.O au Blockbuster Fifty Shades of Grey. The Weeknd aurait pu prendre un pause bien méritée pour apprécier son succès, mais ce serait sous-estimer l’éthique de travail du garçon : à peine un an et trois mois après son dernier album, il sort Starboy le 25 novembre dernier.

  • Michael Jackson, robots et cocaïne

Sur Starboy, The Weeknd reprend les éléments qui ont fait son succès ces dernières années : des morceaux entraînants néo-pops que Michael Jackson lui-même n’aurait pas renié, des références plus ou moins stylisées à de nombreuses drogues dont la cocaïne en tête d’affiche et des histoires d’amour ou de sexe qui ne finissent pas bien entre autres… En ce sens, The Weeknd est révélateur de son époque, on fait la fête, oui, mais l’ambiance est désabusée, les drogues sont devenues monnaie courante et l’amour une notion vague dont les particularités sont peu définies. Rajoutez à cela une dose d’influence de la part des deux robots français de Daft Punk et Starboy voit le jour.

C’est d’ailleurs avec un morceau éponyme que débute l’album. Premier single, Starboy plante le décor immédiatement. The Weeknd n’est pas là pour faire dans le détail : en témoigne le clip qui accompagne le morceau. Abel Tesfaye fait table rase du passé et mène sa propre vendetta, le tout sur une instrumentale métallique et répétitive signée Daft Punk. « I’m tryna put you in the worst mood, ah (…) Made your whole year in a week too, yah»  comprenez « j’essaye de te mettre dans la pire des humeurs (…) J’ai gagné toute ton année en une semaine. » On aura du mal à faire plus explicite. Ah, et il y a aussi une première référence à la cocaïne : « Cut that ivory into skinny pieces. Then she clean it with her face man I love my baby » (« Coupe cet ivoire en petite parties, puis elle le nettoie avec son visage… »).

  • Névroses dansantes

Ce nouvel album de The Weeknd,  c’est un mélange entre odes paranoïaques au mode de vie décousu d’Abel Tesfaye et l’histoire de femmes, parfois manipulatrices et parfois rattrapées par la même existence déséquilibrée : drogues, flashs, célébrité… Le schéma est récurent : la belle se consume, Abel Tesfaye aussi.  Par ailleurs, à travers Starboy, le « compteur coke » ne s’arrête pas de sonner. Il y a un véritable paradoxe et un contraste tout aussi troublant : si The Weeknd n’avait pas une voix angélique, on ne lui pardonnerait pas la moitié des propos qu’il a l’habitude de tenir. Avoir fait danser le monde entier sur des morceaux traitant d’une addiction aux stupéfiants, ça relève autant du génie que de la névrose.

Morceau après morceau, cet album possède tout un tas de perles, tout un tas de références à des drogues obscures ainsi que tout un tas de subtils changements de rythmes et de mélodies. Tant au niveau de la production que de la performance d’Abel Tesfaye, Starboy est un bijou d’exécution : au point que le tout n’en devienne un peu trop lisse. La volonté de « faire danser » est bien présente : on ne devient pas une pop-star sans faire de compromis. The Weeknd a dû sortir de l’ombre dans tous les sens du terme. Fini les sonorités angoissantes, ambiances lourdes et autres : d’un point de vue sonore, tout à changé. Ce n’est pas moins bien, ni mieux, mais c’est différent, sans aucun doute. Les fans de la première heure retrouveront bien évidemment des fulgurances ici et là. Des morceaux tels que Sidewalks ou All I Know, respectivement en featuring avec les rappeurs Kendrick Lamar et Future, se rapprochent davantage de ce que l’on pouvait trouver sur les premiers projets du chanteur de Toronto.

  • Unique en son genre

L’exploit d’Abel Tesfaye repose peut-être là : les sons ont changé mais le contenu lyrique reste le même. The Weeknd, ne s’est pas trahi, pas un seul instant. La morale douteuse, les rapports conflictuels à la gent féminine, la lassitude et la « défonce » sont toujours là. Et si, finalement, c’était ça le coup de maître ? Rendre acceptable et populaire le récit d’une vie anarchique émotionnellement et ponctuée par des excès en tout genre. Une prouesse que seul The Weeknd est capable d’éxécuter à l’heure actuelle et ça, Abel Tesfaye en a conscience, il suffit d’écouter les premières rimes de Sidewalks justement : « I ran out of tears when I was 18. So nobody made me but the main streets. ‘Cause too many people think they made me. Well, if they really made me then replace me » (« J’ai usé toutes mes larmes arrivé à 18 ans, personne ne m’a fait si ce n’est les rues. Parce que trop de gens pensent m’avoir construit, si c’est vraiment le cas remplacez moi. » Une introduction qui pourrait tout à fait servir de conclusion : aujourd’hui personne ne peut faire du The Weeknd, si ce n’est le chanteur de Toronto lui-même.

Coups de coeur: Reminder, Sidewalks, Six Feet Under, Ordinary Life, All I Know