Auto-Tune : maman j’ai avalé un robot

Ça fait maintenant une dizaine d’années que le phénomène Auto-Tune s’est emparé de la musique contemporaine et est presque  devenu la norme. Audible ou non, ce correcteur vocal est partout. Pour le meilleur et pour le pire…

Par Pierre Cloix

talkboxCapture d’écran YouTube

Les puristes font la grimace à la moindre note un peu trop synthétique, les autres ont fini par s’habituer… L’Auto-Tune, ou plus généralement les modifications vocales, qu’on le veuille ou non, sont inscrites dans l’ADN de la musique actuelle. Du rap à la pop en passant par des genres plus obscures, il y en a pour tous les goûts. PNL, Kanye West, Britney Spears…  La liste est longue : pas de frontières, pas de limites. L’outil s’est propagé comme un virus.

  • Un outil militaire 

L’histoire de la correction/ la modification de voix commence dans les années 30. Les premiers essais a des fins artistiques sont probablement l’œuvre d’Alvino Rey et sa Singing Guitar en 1939. Le musicien de swing, souvent crédité comme père de la Pedal Steel Guitar, a inventé un procédé utilisant un « micro-gorge » afin de moduler le son de sa guitare électrique. Le Sonovox était né,  utilisé pour la musique il deviendra ensuite le Talk Box. Alors certes, on est bien loin de T-Pain (on y reviendra plus tard), mais le résultat est étonnant. La voix et l’instrument ne font plus qu’un,. Quelques années plus tard,  ce sera au tour de la voix d’être utilisée comme instrument.

L’armée américaine va utiliser un procédé semblable lors de la seconde guerre mondiale : le Voder qui deviendra par la suite le Vocoder. Le but étant de camoufler les communications, entre les pilotes et les bases d’une part, et entre le Pentagone et le commandement sur le terrain de l’autre. Le concept est simple, un micro est fixé autour de la gorge du pilote et les vibrations au niveau de sa pomme d’Adam permettent de recréer la parole.

Ces technologie vont traverser les années et prendre une toute nouvelle ampleur lorsque le genre funk va s’approprier le Talk Box. Dans les années 70, tous ou presque s’y essaieront : Stevie Wonder, Herbie Hancock ou le groupe Zapp en on fait un style à part, avec plus ou moins de succès. A l’époque, l’artiste chante dans un tube tout en jouant les notes au synthétiseur. On confond souvent  Talk Box et Vocoder : dans le second cas il s’agit d’un système de traitement du signal sonore, aucun instrument n’est utilisé.

  • Infiltration dans le monde de la pop

Tout le monde se souvient de California Love de 2Pac et de Dr. Dre : à ce jour le morceau reste l’une des références en terme d’utilisation du Vocoder. C’est d’ailleurs l’une des première fois où l’on entend ces sonorités dans le rap, plutôt habitué des grands messieurs du R’n’B pour ses refrains à l’époque (R.I.P Nate Dogg). Le morceau sort en 1996 et, hasard ou non, c’est cette année là qu’Andy Hildebrand, ingénieur américain dans l’industrie pétrolière crée le dispositif Auto-Tune.  L’Auto-Tune, contrairement à ses prédécesseurs, est un logiciel : cela signifie que le traitement est seulement numérique. A l’origine, il s’agit de corriger les fausses notes via le principe de « l’autocorrélation » : en clair, la voix humaine est alignée sur une gamme de notes prédéfinies à l’avance. Là où ça devient intéressant, c’est lorsque l’on pousse les réglages jusqu’au bout : c’est alors que l’on obtient cet effet robotique qui hante les radios du monde entier aujourd’hui.

La première a utiliser le procédé de la même façon que ce qui est fait aujourd’hui, c’est Cher avec son titre Believe en 1998. Le son est reconnaissable entre mille : la voix revêt cet aspect métallique si particulier. Il faudra ensuite attendre presque deux décennies avant que cet effet soit à nouveau utilisé de façon artistique. Car depuis sa création, Auto-Tune n’a plus quitté les studios d’enregistrement de la musique populaire. Véritable « stylo magique », n’importe qui peu chanter parfaitement une fois les bons régalages mis en place. Et lorsque des morceaux de stars fuitent sur le net sans cet « effet miracle », ça fait tache… Britney Spears en a fait les frais en 2014 avec son morceau Alien

Plus que de la tricherie, c’est lorsque l’Auto-Tune est utilisé à des fins artistiques que cela devient intéressant. T-Pain, rappeur de Floride a connu le succès avec des titres tels que Buy U a Drank, I’m Sprung ou Bartender. Cette fois, l’utilisation de l’effet est totalement revendiquée. Si cela a bien entendu posé la question de la capacité du rappeur/chanteur a faire les mêmes choses en acoustique, T-Pain est devenu la figure de proue du genre, se créant un personnage haut en couleur que l’on retrouvera sur un nombre de refrains indécent entre 2006 et 2010. Entre temps, d’autres rappeurs se sont entichés de la technique, notamment Lil Wayne dont le morceau Lollipop reste jusqu’à ce jour son plus grand succès commercial, et surtout Kanye West.

  • 808’s & Heartbreak en exemple

Ce dernier a utilisé l’Auto-Tune pour une raison des plus nobles : tourmenté, en proie à la dépression, le mari de Kim Kardashian avait besoin de chanter ses émotions plutôt que de les rapper. Pour ça, un moyen, l’Auto-Tune. De cette expérimentation est sorti en 2008 l’album 808’s & Heartbreak, un tournant dans le monde du rap à lui tout seul : l’Auto-Tune était un effet, il est devenu un moyen. Des morceaux comme Heartless, Welcome to Heartbreak ou Coldest Winter sont là pour témoigner de la valeur ajoutée que peu apporter l’Auto-Tune.

Importé en France par Booba et son album 0.9, l’effet est aujourd’hui en tête des charts avec le duo PNL qui le maîtrise comme personne ne l’avait fait jusque là dans l’hexagone : harmonies, mélodies et atmosphères enivrantes que l’on doit majoritairement à l’Auto-Tune (les deux frères sont bien moins convaincants sans, même s’ils le revendique) y sont légion. Plus généralement, l’Auto-Tune n’a cessé d’envahir la musique contemporaine. Les puristes continueront à écouter ces voix de robot en faisant la grimace tandis que les autres écouteront peut-le dernier morceau de Jul, de Maitre Gims, de Future ou de Young Thug sans faire de distinctions particulières. Le résultat n’en reste pas moins le même : la voix est devenue un instrument comme un autre. Et comme un ampli peut changer le son d’une guitare et devenir instigateur d’un genre, l’Auto-Tune est à son tour en train de changer profondément la musique populaire.