BURUNDI : Pourquoi le pays s’enflamme ?

Le président Pierre Nkurunziza brigue un troisième mandat alors que la Constitution n’en autorise que deux. A moins que… en fait, c’est un peu flou. 5 questions pour comprendre. Pourquoi c’est un peu flou ?

Par Nathan Lohéac

Burundi Pierre Nkurunziza

Photo copyright Eric Miller / World Economic Forum 2008 Africa Summit, Cape Town, 3 – 6 June 2008 emiller@iafrica.com Pierre Nkurunziza

L’accord de paix du 15 mai 2005, mettant fin à la guerre civile burundaise, a débouché sur le retour à la vie constitutionnelle normale. Pierre Nkurunziza, Hutu de 51 ans, est élu au suffrage indirect par le Conseil national pour la défense de la démocratie. La nouvelle Constitution autorise alors une limite de deux mandats présidentiels au suffrage universel direct. En 2010, Pierre Nkurunziza est réélu à la tête du parti, cette fois-ci au suffrage universel direct. Aujourd’hui, les burundais sont mécontents depuis l’annonce de sa candidature pour briguer un troisième mandat. Ils jugent que le président sortant a rempli son nombre de mandats max. Ce dernier ne l’entend pas de cette oreille, se défendant n’avoir été élu qu’une seule fois au suffrage universel direct là où la Constitution lui en autorisait deux. « Il joue sur les mots » selon Thierry, étudiant burundais à Lyon depuis trois ans.

  • Et il peut se présenter comme ça sans qu’on l’en empêche ?

« Le système là-bas ne fonctionne pas comme en Europe » rappelle Thierry. La corruption est de rigueur et largement utilisée. La Cour constitutionnelle a validé début mai la candidature de Pierre Nkurunziza. Le lendemain, le vice-président de la Cour fuyait un pays plein d’huile sur lequel il venait de jeter une allumette. Corruption oblige, on peut difficilement compter sur une élection pleinement légitime en juin prochain. L’élection présidentielle de 2010 avait d’ailleurs été entachée d’un boycott des opposants (Tutsis mais pas que), accusant des fraudes aux élections municipales précédentes. Le score du parti présidentiel, à 64%, n’avait pourtant pas éveillé les soupçons internationaux.

  • Et là c’est la guerre civile totale ?

« Totale » non, peu de villes sont touchées pour le moment, mais la colère gagne du terrain. D’autant que les intentions pacifistes des manifestants ont été détournées par une police agressive. « Quand la police arrive, le mot d’ordre est de s’asseoir. Alors ils arrivent, et tout le monde s’assoit, calmement. Sauf que là, la police commence à bombarder la foule de gaz lacrymogène  et à tirer à balles réelles » décrit Thierry. Alors la fureur augmente plus vite que le pacifisme, les manifestants répliquent par des jets de pierre, et les heurts sont violents. Le conflit a déjà fait 14 morts. Rien ne devrait se calmer avant l’élection, en juin, et la situation pourrait empirer dangereusement en cas de réélection de Pierre Nkurunziza. D’autant que le conflit politique réveille un vieux conflit ethnique burundais entre Hutus et Tutsis.

  • Quel rapport avec le conflit Hutus/Tutsis ?

Comme le Rwanda, le Burundi est un pays à l’histoire déchirée entre Hutus et Tutsis. Le point de tension du conflit étant le génocide de 200 000 Hutus par l’armée, au contrôle Tutsi, en 1972. En 1993, lors des premières élections pluralistes depuis l’indépendance de l’Etat (1962), Melchior Ndadaye devient le premier Hutu élu au pouvoir burundais. Ça n’est pas du goût des Tutsis, qui contre-attaquent dès octobre 1993 dans un coup d’Etat qui coûtera la vie au nouveau président. Les Hutus s’enflamment et tuent des Tutsis, l’armée frappe à son tour en éliminant des milliers de Hutus pour se venger. Ces derniers allient leurs forces armées. C’est un carnage. L’ONU intervient et partage le pouvoir entre Hutus et Tutsis, mais la situation reste instable. Les Tutsis tentent deux coups d’Etat, les morts continuent, et il faut attendre un premier accord en 2000, négocié notamment par Nelson Mandela, alors président sud-Africain. Le processus de paix s’éternisera jusqu’en 2005 et l’élection de Pierre Nkurunziza. Au suffrage indirect donc.

  • Et il sort d’où ce Pierre Nkurunziza ?

Il est fils d’un Hutu tué dans le génocide de 1972, et a lutté pour la démocratie au Burundi. Aujourd’hui âgé de 51 ans, il fait partie des signataires du premier accord de paix de 2000, début du processus de fin de la guerre civile. Entre 1996 et 1998, il est condamné à mort pour sa « responsabilité dans la pose de mines anti-char ayant fait des dizaines de morts dans la capitale en 1995 » selon Wikipédia. Enfin, en 2001, il prend la tête du FDD (Forces pour la défense de la démocratie) et en fait un parti lors du rétablissement de la vie constitutionnelle en 2005. « C’est un bon gars, il a eu un rôle important dans la paix, mais là il joue avec les mots de la Constitution, et surtout, il joue avec le peuple. C’est dangereux… » résume Thierry.